lundi 13 mars 2017

Cinquantième anniversaire de la loi Neuwirth.

Cinquantième anniversaire de la loi Neuwirth.Monseigneur Jacques Perrier n’a rien vu.


Jacques Perrier vient de publier un livre - on apprend en quatrième de couverture qu’il est évêque - intitulé : « Trois hommes de paix » et sous-titré : « Robert Schuman, Edmond Michelet, Franz Stock ».
Tous trois font l’objet à Rome d’une procédure de béatification.
L’année 2017 marque le cinquantième anniversaire de la promulgation de la loi relative à la régulation des naissances, c’est-à-dire la mise sur le marché de pilules anticonceptionnelles. A cette occasion, la Poste a même émis un timbre à l’effigie du promoteur de cette loi, le, député Lucien Neuwirth.


 Quel rapport entre cette publication et cette commémoration ?
Edmond Michelet.
Le 7 juin 1967, Edmond Michelet est ministre de la Fonction publique. La proposition de loi relative à la régulation des naissances fait l’objet d’un tour de table au conseil des ministres présidé par Charles de Gaulle.
Quand vient le tour d’Edmond Michelet, celui-ci considère que « …de toute façon, c’est une loi de régression (…) La femme est une personne, elle va devenir une chose. »
Le tour de table terminé, De Gaulle conclut : « Enfin, puisqu’il le faut, adoptons ce projet. »
Mais Louis Reverdy, le président de la confédération des associations familiales catholiques, en conformité avec la doctrine de l’Eglise, écrit à Michelet pour lui faire part de ses extrêmes réserves sur cette proposition de loi. Le ministre répond le 15 juin 1967: « Personnellement je partage les sentiments sur les problèmes que vous soulevez. Vous n’ignorez cependant pas qu’une très large majorité de catholiques a fait une confiance totale à l’homme politique qui a lancé l’idée de la proposition de loi en question. ». Edmond Michelet ne proteste pas, n’agit pas, ne démissionne pas. La loi est votée le 19 décembre 1967. Ministre il est, ministre il restera.
Le 25 juillet 1968, dans son encyclique Humanae Vitae, S.S. Paul VI réaffirme la doctrine de l’Eglise sur la régulation des naissances et confirme le caractère illicite des moyens anticonceptionnels non naturels qu’il avait déjà rappelé lors du concile Vatican II.
Qu’écrit Jacques Perrier dans son ouvrage sur cette question ?
Deux lignes en tout et pour tout, et sans faire allusion à la loi Neuwirth : « En décembre 1968, après la querelle déclenchée par l’encyclique Humanae Vitae, Michelet signe une lettre de soutien au pape Paul VI. »
L’ancien évêque de Tarbes et Lourdes ne pose pas la question de savoir si, dans ces circonstances, Edmond Michelet a vécu héroïquement la vertu cardinale de Force. Pour lui, quoi qu’il en soit, Edmond Michelet est un héros. Est-il un saint ? Le point d’interrogation le gêne.

Ces deux lignes sont bien à l’image de l’ouvrage de Jacques Perrier : superficiel, historiquement approximatif, passant sur ce qui dérange et non exempt de silences et d’erreurs factuelles.



Un exemple : le passage d’Edmond Michelet à l’Action Française dans les années 1920 gêne manifestement Jacques Perrier. Il écrit : « Michelet lut les textes (de condamnation par Pie XI) avec attention et obtempéra. » On sait qu’en réalité il attendit la deuxième condamnation, de mars 1927, pour ne pas renouveler son adhésion au mouvement de Charles Maurras.
Autre extrait : « L’appartenance d’Edmond Michelet à l’Action Française jusqu’à sa condamnation est plus affective que militante. » Or le jeune Edmond Michelet, le 29 mai 1921 - il a 21 ans et ne doit pas rouler sur l’or – s’inscrit pour un montant de 4 francs à la souscription lancée par le journal (le numéro est alors à 20 centimes). 



Le 21 octobre 1924, à la rubrique « Carnet du jour » de L’Action française, on peut lire : « Nous apprenons avec plaisir la naissance de Christiane Michelet, deuxième enfant de notre ami Edmond Michelet, ligueur de la section de Pau. »



Michelet, pas militant d’Action française ?

Autre exemple : l’injonction d’Edmond Michelet au procureur général Besson lors du procès Challe-Zeller : « Le code est formel, il prévoit la peine de mort. On n’aperçoit pas quelles circonstances atténuantes peuvent être découvertes. »
Pour exonérer Edmond Michelet d’avoir exigé la peine de mort, Jacques Perrier invente un nouveau concept : « Ne pas pouvoir faire autrement ». Si vous ne pouvez pas faire autrement, vous n’êtes pas responsable de ce que vous avez fait. C’est très fort. Cela va très loin dans le domaine de l’irresponsabilité et c’est contraire à toute conception chrétienne de l’homme ainsi qu’à l’évolution du droit, en particulier depuis 1945.
Voilà exactement ce qu’il écrit : « Le ministre ne pouvait pas écrire autre chose, vu les sentences qui étaient, par ailleurs, prononcées contre les rebelles algériens. »
Deux remarques.
Comparer les chefs de la révolte d’Alger contre l’abandon de l’Algérie dans les mains du FLN, n’ayant pas de sang sur les mains, aux terroristes du FLN condamnés à mort pour des crimes sanglants est tout simplement inique.

Hervé Bourges, du cabinet d’Edmond Michelet au ministère de la Justice jusqu’en septembre 1961, écrit dans un article du numéro 2008 de Télérama de juillet 1988 intitulé Le Fauteur de paix : « Edmond Michelet m’avait chargé d’étudier les dossiers des condamnés à mort (NdR des condamnés FLN) à propos desquels il devait émettre un avis, avant qu’ils soient communiqués au Conseil supérieur de la magistrature, puis soumis à la décision du chef de l’Etat : opposé à la peine de mort, je ne l’ai vu en aucun cas transmettre un avis qui ne fût en faveur de la grâce. » Finalement, Michelet exige la peine de mort pour Challe et Zeller mais il est contre la peine de mort. 
Comprenne qui pourra. Seule explication : il a remplacé le « Politique d’abord » de sa jeunesse par le « De Gaulle d’abord ».

mardi 31 mai 2016

Edmond Michelet vu par Vincent Auriol

Tout au long de son septennat, de 1947 à 1954, Vincent Auriol a tenu un journal, indispensable pour la compréhension de l’histoire de la Quatrième République. Sous le titre « Journal du Septennat », il a été publié à partir de 1970 sous la direction de Pierre Nora. Le tome correspondant à l’année 1950 n’a été publié qu’en 2003 chez Tallandier qui y a adjoint un CD-Rom contenant l’intégrale du journal. Le délai dans la publication de ce tome est dû à François Mitterrand qui y estimait son rôle sous-estimé.
Sur l’ensemble de la période, on en apprend énormément sur la guerre d’Indochine. En particulier, le récit d’un entretien, le 19 août 1952, avec le général Salan, alors commandant-en chef, est très éclairant. De même les entretiens avec Bao Dai des 4 septembre 1952 à Muret et 10 octobre 1952 à l’Elysée. Vincent Auriol, contrairement aux idées répandues sur les présidents de la  Quatrième République, "n’inaugure pas les chrysanthèmes". Il a un rôle politique d’importance, bien que peu apparent à l’époque.
Edmond Michelet est cité dans le journal :
-           le 13 novembre 1947, à propos de son exclusion du MRP,
-        le 8 décembre 1947, à propos de l’entrevue – sans résultat – entre Georges Bidault et Charles de Gaulle, organisée par Edmond Michelet
-          le 28 avril 1950, à propos d’un voyage de Michelet à Munich, à la tête d’une délégation d’anciens déportés de Dachau,
-      le 24 juin 1950, lors d’un entretien de Vincent Auriol avec François Mitterrand alors que le gouvernement Bidault vient d’être renversé,
-      le 25 juin 1950, lors d’un entretien de Vincent Auriol avec Edmond Michelet et Louis Terrenoire dans le contexte de la crise ministérielle à résoudre,
-           le 4 juillet 1950, lors de la chute du gouvernement Queuille,
-       le 13 juin 1951, lors d’un entretien avec Henri Queuille qui prédit l’échec de Michelet en Corrèze aux élections du 17 juin 1951 (ce qui sera le cas).
Les deux citations les plus intéressantes, traduisant l’appréciation que porte Vincent Auriol sur Edmond Michelet, sont celles du 25 juin 1950 et du 4 juillet 1950.

25 juin 1950
Vincent Auriol reçoit Edmond Michelet, député de la Corrèze, et Louis Terrenoire, député de l’Orne, qui appartiennent tous deux au Rassemblement du Peuple Français (RPF) gaulliste. Edmond Michelet en est même membre du conseil de direction.
Le contexte est le suivant : Le gouvernement Bidault, en place depuis le 28 octobre 1949, a été renversé le 24 juin sur une question de reclassement des fonctionnaires. Michelet et Terrenoire font partie de ceux qui ont refusé la confiance au cabinet Bidault. Pour désigner le prochain président du Conseil, les 24 et 25 juin, Vincent Auriol "consulte" très largement. Il reçoit Edouard Herriot, président de la Chambre des députés, Gaston Monerville, président du Sénat, Jacques Duclos et André Marty (PCF), Maurice Schumann (MRP), Charles Lussy (SFIO), François Mitterrand et Edouard Bonnefous (UDSR), François Delcos et Henri Borgeaud (radicaux), Edouard Daladier, François de Menthon (MRP), Joseph Laniel (PRL), Robert Schuman (MRP), Emmanuel Temple (indépendant), René Capitant (RPF), Léopold Senghor et Emmanuel d’Astier de la Vigerie (crypto communiste).
Enfin, il reçoit Edmond Michelet et Louis Terrenoire.

Voici le compte rendu intégral de l’entretien, tel que rapporté par Vincent Auriol :
« Ils me disent tout d’abord qu’il faut soutenir un gouvernement pour aller devant les électeurs afin de retrouver la majorité et la stabilité, et en second lieu, nous ne voulons pas, disent-ils, être considérés comme des pestiférés. Je lui dis que je demanderai au prochain président du Conseil de convoquer Michelet, et finalement il avoue que ce n’est pas lui mais le RPF qu’il ne faut pas considérer comme pestiféré. Je lui dis alors que ce sont là des divagations, car il n’y avait qu’à me le dire plus tôt, je ne l’aurais pas convoqué. J’ai en effet vu Capitant qui m’a déclaré tout net, lui, qu’il ne voulait en aucune façon faire partie d’une majorité quelconque sous ce régime et qu’il faut par conséquent le modifier.
Ce n’est pas le gouvernement qui vous considère comme pestiféré, mais vous autres qui considérez tout gouvernement actuel comme pestiféré. Ils font auprès du RPF le même office que d’Astier fait auprès du parti communiste.
Je leur ai demandé s’ils voulaient que le gouvernement aille devant les électeurs avec le scrutin actuel ; ils m’ont dit qu’il fallait une réforme électorale ; je leur ai expliqué qu’elle ne pouvait pas être faite maintenant et qu’il fallait attendre au mois de juin ou octobre prochains pour aller devant les électeurs avec une nouvelle loi électorale ; mais au fond, comme ils n’ont aucune importance, je n’ai pas insisté, sauf que je les ai reçus froidement, surtout Michelet qui a eu le toupet de venir après tout ce qu’il a fait contre la maison, contre mon fils, contre le général Grossin, contre Kosciusko, à tel point que quand il est arrivé, la maison était vide, personne n’a voulu le rencontrer; ils sont d’ailleurs venus à la place de Furaud que j’avais d’ailleurs convoqué, car eux, je ne les avais pas convoqués, et je n’aurais jamais convoqué Michelet.»

Vincent Auriol n’apprécie pas la venue de Michelet pour deux raisons :
      1) Il croyait avoir un entretien avec les députés Edmond Michelet et Louis Terrenoire, venus d’ailleurs à la place de Jacques Furaud, président du groupe des Républicains populaires indépendants à l’assemblée, une dissidence gaulliste du MRP. Or ceux-ci, membres à l’Assemblée du groupe présidé par Jacques Furaud, appartiennent au RPF et se présentent comme représentants du RPF qu’Auriol a reçu en la personne de René Capitant, lequel refuse de voter la confiance à quelque cabinet que ce soit. Vincent Auriol a donc le sentiment d’avoir perdu son temps en les recevant. Il ne se prive pas de leur dire que ce ne sont pas eux les pestiférés mais que ce sont eux qui considèrent tout cabinet comme pestiféré. Les gaullistes, et en tête le général de Gaulle, depuis 1947, sont en effet dans une opposition agressive et/ou méprisante à tous les cabinets qui se sont succédé : Ramadier, Schuman, Marie, Schuman, Queuille, Bidault.
      2) Michelet a été, jusqu’au 3 mai 1950, président de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur "l’affaire des généraux".
Qu’est "l’affaire des généraux" ?
Le général Georges Revers (1891-1974), chef d’état-major général de l’armée de terre, avait été envoyé par le gouvernement en mission d’inspection en Indochine en mai 1949. A l’issue de laquelle, il avait rédigé un rapport ultra-secret préconisant, entre autres, le retrait des troupes françaises stationnées dans des postes le long de la route coloniale n°4 (Lang Son, That Khé, Dong Khé Cao Bang) et le renforcement des défenses dans le delta du fleuve Rouge.  Or ce rapport est divulgué rapidement et le Vietminh en a connaissance.
Le 18 septembre 1949, un pugilat éclate, gare de Lyon à Paris, entre un soldat, ancien d’Indochine, et deux Vietnamiens. Au poste, les policiers constatent que l’un des Vietnamiens, sympathisant du Vietminh, est possesseur d’une copie du rapport Revers. A la suite de perquisitions, de nombreux autres exemplaires du rapport sont trouvés. De fil en aiguille, la police remonte à un certain Roger Peyré, individu peu recommandable, très proche du général Revers et du général Charles Mast (1889-1977). Ce Roger Peyré avait été impliqué dans une campagne destinée à faire de ce dernier – alors directeur de l’Institut des hautes études de défense nationale – le haut-commissaire en Indochine, en remplacement de Léon Pignon, haut-commissaire en place. Des mouvements de fonds sont mis en évidence, impliquant Roger Peyré, un représentant de Bao Dai en France, M. Hoang Van Co et, mais cela n’a pas été prouvé, les généraux Mast et Revers.
Le scandale éclate. La presse se déchaîne. Gaullistes et communistes attaquent violemment le gouvernement ; une commission d’enquête parlementaire est créée dont le président est Edmond Michelet. Vincent Auriol est directement attaqué : il est question dans le dossier d’un certain Paul. Or, le fils du président Auriol, par ailleurs secrétaire général adjoint de la Présidence, s’appelle Paul. Le général Grossin (1901-1990), chef de la maison militaire du président de la République, se prénomme également Paul. "Paul" se révélera être, en fait, un pseudonyme de Peyré. Kosciusko, cité par Vincent Auriol dans son journal, est Jacques Kosciusko (grand-père de Nathalie Kosciusko-Morizet), directeur de son cabinet civil de 1947 à 1954.
La commission d’enquête met fin à ses travaux en juillet 1950. L’affaire des généraux finira par tomber dans l’oubli*. Mais Vincent Auriol n’oublie pas le rôle joué par Edmond Michelet.

4 juillet 1950
Après la chute du gouvernement Bidault, un cabinet Queuille tente de se constituer mais échoue. Vincent Auriol réfléchit sur les causes de l’instabilité ministérielle et en voit une dans l’appétit pour les ministères qui s’éveille chez tout un chacun et la rivalité qui en résulte entre les prétendants à un maroquin.

« Autrefois les gouvernements étaient renversés sous le coup des ambitions, des intrigues, mais pourtant n’était pas ministre qui le voulait, il y avait toute une catégorie de personnages consulaires ; maintenant, depuis qu’on nomme n’importe qui sorti du rang, tout le monde dit : pourquoi lui, pourquoi pas moi ? On a vu tout à coup Michelet nommé ministre de la Guerre par de Gaulle alors on a dit : comment ce courtier d’épicerie, mais pourquoi pas moi qui suis agrégé ou colonel, etc. de sorte qu’on est arrivé à une espèce d’égalisation, il n’y a pas eu de hiérarchie ; tant que cette hiérarchie [n’existera plus] et qu’il n’y aura pas des hommes ayant une autorité incontestée sur les autres, il y aura toujours ce petit jeu de rivalités et les investitures ne prouveront rien, les questions de confiance sur la composition des cabinets seront catastrophiques, car il faut connaître la psychologie du cœur humain, il ne peut y avoir dans ces conditions de stabilité. »

Et, lors d’un échange, avec Edouard Herriot, alors que les consultations recommencent pour trouver un successeur à Queuille :

« E. H. : Il paraît qu’André Marie ne décolère pas contre Queuille.
V. A. : Pourquoi ?
E. H. : Parce que Queuille ne l’a pas appelé.
V. A. : Je croyais qu’il l’avait appelé. Queuille m’a dit qu’il avait appelé Daladier, qui avait refusé, et qu’il avait appelé André Marie.
E. H. : En tout cas, il y a une chose certaine, c’est qu’il n’y est pas et il est furieux.
V. A. : Oh ! C’est trop tôt. Et puis, il y a une chose, quand on dit qu’il faut aller devant la Chambre avec l’équipe, eh bien, nous venons de voir à trois reprises l’homme et son ministère, foutus par terre ; autrefois sous la IIIe, on n’avait pas de ministre avant au moins deux législatures, on était d’abord président de commission. Depuis le jour où de Gaulle a appelé Michelet, courtier en épicerie, pour être ministre de la Guerre, les autres se disent, pourquoi pas moi. En vérité, il n’y a plus maintenant ce qu’on appelait le corps des personnages consulaires ; on s’inclinait. »

Vincent Auriol n’a manifestement pas "digéré" le comportement de Michelet à la tête de la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire des généraux. Il pointe cependant une réalité : deviennent ministres des personnes n’ayant aucune compétence dans le domaine d’action de leur ministère, ni même dans l’exercice d’une quelconque action gouvernementale. Que dirait Auriol devant le spectacle des gouvernements de notre temps !

* Pour plus de détails sur "l'affaire des généraux", se reporter à l'ouvrage de Georgette Elgey : La République des illusions, 1945-1951, Fayard, 1965, p. 467 à 496

Annexe : article paru le 11 mars 1950 dans La Parole Républicaine, hebdomadaire du parti socialiste SFIO en Vendée. Il précise le rôle d'Edmond Michelet à la tête de la commission d'enquête sur l'affaire des généraux. En tant que président de cette commission, il a autorisé la diffusion d'une liste - dite Liste Tripier - de personnes qui auraient été l'objet de versements ou d'invitations de la part de M. Hoang Van Co. Cette liste s'est révélée fantaisiste; elle a cependant mis en cause l'honorabilité de nombreuses personnes et a été exploitée par le parti communiste qui a lancé une campagne extrêmement violente contre les "chèquards".



dimanche 13 décembre 2015

Déni de responsabilité d'Edmond Michelet :
On ne retient que l'actif, rien du passif, fut-il écrasant.

Voici la transcription de l'exposé fait par Nicole Lemaitre sur le thème "Peut-on conjuguer éthique et politique" au titre de l'Académie catholique de France et diffusé sur la chaîne de télévision KTO par trois fois en ce début de décembre 2015. 


Académie catholique de France  
7 décembre 2015

Peut-on conjuguer éthique et politique ?

Nicole Lemaitre

Sans doute, car des dossiers attendent à Rome la béatification de plusieurs acteurs du XXe siècle, Robert Schuman, Alcide de Gasperi, Edmond Michelet. Sont-ils des modèles ? Pour répondre, il faut comprendre d'où vient leur engagement. Nous suivons ici l'itinéraire d'Edmond Michelet pour lequel la documentation disponible révèle les principes et les ressorts de l'action. Avec les jeunes de l'Action Catholique de la Jeunesse Française, selon sa devise Piété, Etude, Action, Michelet fut d'abord en 1921 un patriote admirateur de Péguy, son prophète, lancé dans l'action éducative et sociale. Dans la crise de l'Action Française, en 1927, il suit le Maritain de Primauté du Spirituel qui devient "son docteur".
Il a fallu la montée des totalitarismes, l'expérience de la Résistance et de la Déportation pour qu'il entre en politique. Quatre axes permettent, dès les années 1930, de mesurer son engagement.
L'accueil des réfugiés espagnols à Brive initie son combat contre les idéologies. Lecteur de L'Aube, de Sept, puis de Temps Présent, il déplore en famille l'écrasement des républicains.


En 1934, il lit Mein Kampf en français et estime que la religion du sang menace notre civilisation. Il accueille les opposants allemands puis les expulsés juifs. Il combat les positions de La Croix de la Corrèze qui incite les jeunes à s'engager dans les ligues anti-démocratiques.
Sur le plan pratique, il trouve aux réfugiés des emplois, puis des abris, enfin des réseaux d'émigration.
En juin 1937, il crée le cercle Duguet pour diffuser la connaissance de la doctrine sociale de l'Eglise.
Là, dans l'été 1938, il dénonce les accords de Munich : abandonner Prague au désir d'hégémonie de M. Hitler équivaut à lui accorder Strasbourg, demain, et Périgueux, après-demain. Le second congrès des Amis de L'Aube fait naître les Nouvelles Equipes Françaises, en novembre 1938, pour refonder, en France, une démocratie efficace face au péril fasciste. La Résistance utilise rapidement ces chrétiens informés et convaincus. Dès le 17 juin 1940, le groupe de Brive refuse l'armistice. C'est L'Argent, de Péguy, qui sert à rédiger le premier tract distribué sur Brive :"Celui qui ne se rend pas a raison contre celui qui se rend".  Père de sept enfants, Michelet regarde vers l'Angleterre qu'il ne peut rejoindre. Dirigeant du Secours National de Brive et du groupement pétainiste des épiciers, il pensait être à l'abri. Il diffuse des journaux, mène des actions, rejoint Combat comme chef de la Région V sous le nom de Duval. Il accueille chez lui des résistants comme le père Maydieu, Henri Frenay, Berthie Albrecht, Pierre Brossolette. Dénoncé sans être démasqué, il est arrêté le 29 juin 1943[1], mis au secret à Fresnes, puis déporté. L'essentiel est raconté, dès 1955, dans un témoignage magnifique d'humanité et de sérénité, Rue de la Liberté. A Dachau, il fait partie du comité de libération du camp. Il représente les Français face aux Américains. C'est là qu'il apprend la diplomatie internationale. Là aussi qu'il tente de défendre tout homme parce qu'il est homme, qu'il soit français, espagnol ou polonais, communiste ou volontaire de la Légion SS Charlemagne. Désigné pour siéger à l'Assemblée constituante le 18 juillet 1945, il est élu député de la Corrèze[2] puis nommé ministre des Armées parce qu'il a su travailler avec les communistes et les militaires à Dachau.
En 1951[3], il choisit de Gaulle contre les démocrates-chrétiens conformistes et reprend son métier de courtier en épicerie. Élu sénateur de la Seine en 1953[4], il ne quittera plus la scène politique. Il est envoyé à l'ONU en 1954 et saisit l'évidence de la décolonisation à la session de décembre 1956 dans laquelle la France est mise en accusation. Après avoir soutenu l'égalité entre colons et autochtones dans le statut de l'Algérie de 1947 et bataillé en vain pour que les anciens combattants indigènes soient traités comme les autres, il est persuadé que tout homme a droit à une patrie et défend l'indépendance dans l'entourage de de Gaulle dès 1957.
Au pouvoir en 1958, le ministre des anciens combattants puis Garde des Sceaux met en actes l'une de ses devises "rétablir la circulation sur les ponts coupés" en laissant fuiter, par exemple, de son cabinet des rapports comme celui de Michel Rocard. Il impose la surveillance des commissariats et protège les prisonniers. Avec l'accord du général, il entame les premières négociations secrètes avec le FLN en mai 1959. Démissionnaire à plusieurs reprises, évincé en août 1961, il n'a plus de pouvoir sur les affaires algériennes dès janvier 1961. Bien qu'affaibli physiquement, le ministre de la Fonction publique, puis de la Culture, rassemble des réseaux pour préparer et accompagner les décisions qu'il estime justes.
Michelet est un constructeur de l'Europe. Dès 1940, il refusait de parler de boches et risquait sa vie pour sauver des Allemands poursuivis par Vichy. Après la victoire, il construit l'amitié européenne à travers des réseaux qui comprennent d'anciens déportés, des démocrates-chrétiens résistants et aussi d'anciens nazis. Sa conscience de la solidarité mondiale devient responsabilité des pays développés à l'égard du tiers-monde au début des années 1960 quand il prend contact avec frère Roger à Taizé pour former des cadres du développement pour le Brésil. Ainsi ce politique, catholique affirmé, mort à la tâche par esprit de service, persuadé que tout homme peut s'amender, a cultivé le refus de la vengeance. Il a lutté pour désarmer la haine. Chrétien cohérent, il a eu conscience d'une solidarité mondiale au-delà des blocs, d'un monde à aimer et à protéger. Autant de tâches qui marquent l'essence de l'action politique au service de tous et non d'une carrière.



Nicole Lemaitre persiste dans le déni. Son exposé dure 8 minutes. Elle consacre 20 secondes au passage d'Edmond Michelet au ministère de la Justice alors que c'est bien à ce ministère que la conjugaison d'éthique et de politique est la plus cruciale dans le parcours de l'ancien déporté de Dachau.
Evidemment rien sur la peine de mort (voir les articles précédents sur le sujet). Il faut dire qu'après la prise de position du pape actuel sur cette peine, cela ferait désordre de faire l'éloge d'un Garde des Sceaux qui l'a rétablie en matière politique et a prescrit qu'elle soit requise contre des officiers généraux, dont on peut ne pas approuver les actes, mais dont tout un chacun reconnaît, cinquante ans après, que les motifs de leur action étaient l'honneur et la fidélité.
A noter, les à peu près et les confusions de l'oratrice en ce qui concerne les dates citées, ce qui est regrettable de la part d'un professeur d'Université, fut-il émérite.
Très révélateur, l'emploi du terme "le général" sans préciser lequel. Evidemment De Gaulle. Cela fait penser aux pétainistes qui utilisent aussi l'expression "le maréchal" - même admiration sans réserve pour le "grand homme".
Nicole Lemaitre écrit aussi : "Il est persuadé que tout homme a droit à une patrie et défend l'indépendance (de l'Algérie) dans l'entourage de de Gaulle dès 1957".
Peut-être Edmond Michelet la défend-il dans les banlieues de Colombey, mais en public, rappelons juste ce qu'il dit dans son discours du 14 juillet 1958  à l'Hôtel de Ville de Paris devant 6000 musulmans, anciens combattants et jeunes, venus spécialement d'Algérie : « ...dont la présence affirmait qu'il n'y avait, d'un bord à l'autre de la Méditerranée, qu'une seule France retrouvée dans l'unité, une France libre, égale et fraternelle.» N’est-ce pas un exemple-type de double langage ? Est-ce très "éthique" ?


Elle écrit également : « .. il n'a plus de pouvoir sur les affaires algériennes dès janvier 1961. » Elle tente ainsi de lui enlever toute responsabilité à partir de cette date. Cette affirmation ne repose sur rien de sérieux. De plus, la responsabilité personnelle d'Edmond Michelet, elle, persiste.

Ajoutons que, membre du cabinet Debré, il ne cesse de prendre, en sous-main, des positions opposées à celles du Premier Ministre - qui était en droit d'attendre un minimum de loyauté de son ministre - en ce qui concerne la répression des porteurs de valises remplies d'armes ou d'argent à destination du FLN, l'ouverture d'informations contre les signataires de l'Appel des 121 à l'insoumission, etc.

"Il a cultivé le refus de la vengeance". Faux ! Pour qui a suivi dans le détail sa vie politique, aussi bien sous la 4e République que sous la 5e, Michelet a en véritable exécration un certain nombre d'hommes politiques : Herriot, Queuille, Soustelle, Poher...qui ont le malheur de ne pas (ou plus) être gaullistes. Quand il demande au procureur Reliquet de requérir 20 ans de détention criminelle contre le commandant de Saint-Marc, ancien déporté de Buchenwald, cultive-t-il le refus de la vengeance contre celui qui, refusant le déshonneur de l'abandon sanglant des populations d'Algérie, s'est élevé contre la politique du "monarque" de Michelet ? Quand il stigmatise le procureur général Besson, coupable de ne pas avoir requis la peine de mort contre Challe et Zeller, et les juges, coupables d'un verdict de quinze années de détention (seulement !), est-ce par amour du prochain?

Principales références :
Besson (Antonin), Le Mythe de la Justice, p.254, Plon, 1973
Tournoux (Jean-Raymond), Jamais dit, p.258-262, Plon 1971
Valade (Jean-Michel), Du putsch des généraux en avril 1961 à Alger à la prison de Tulle, in Archives en Limousin, n°28, 2006-2, p. 61-67
- Faivre (Maurice), Conflits d'autorité durant la guerre d'Algériep. 64-71, L'Harmattan, 2004





[1] Le 25 février 1943, selon son fils Claude dans son ouvrage "Mon père, Edmond Michelet"
[2] Il est désigné le 18 juillet 1945, en tant que déporté, pour siéger à l'Assemblée consultative provisoire. Il est élu député à l'Assemblée constituante, le 21 octobre 1945. 
[3] Edmond Michelet est exclu du MRP pour "gaullisme" le 19 novembre 1947. Le 24 juin 1949, il est nommé par le général de Gaulle  membre du conseil de direction du RPF.
[4] Le 18 mai 1952

mercredi 17 juin 2015

"Edmond Michelet, une résistance spirituelle"



C'est sous ce titre que Nicole Lemaître, professeur émérite d'histoire à l'université Paris-1 Panthéon Sorbonne et chargée de cours à l'Institut catholique de Paris, a publié un article dans le numéro 29 de juin 2015,  intitulé  "Résister", de la revue Inflexions.
Son comité de rédaction est ainsi composé : John Christopher Barry, Monique Castillo, Patrick Clervoy, Samy Cohen, Jean-Luc Cotard, Catherine Durandin, Benoît Durieux, Frédéric Gout, Michel Goya, Armel Huet, Haïm Korsia, François Lecointre, Thierry Marchand, Jean-Philippe Margueron, Hervé Pierre, Emmanuelle Rioux, François Scheer, Didier Sicard et Hervé Thiéblemont.
Toute à la démonstration de la sainteté d'Edmond Michelet - Nicole Lemaître a été la cheville ouvrière du dossier historique attaché à la cause de béatification du ministre de la Justice des années 1959 à 1961 - la brillante universitaire, auteur entre autres d'un Saint Pie V, en vient à oublier les règles de la méthode historique que l'on croyait intangibles.
A propos de l'entrée en résistance d'Edmond Michelet, elle "cite" des propos de celui-ci :


Parfait, il y a une référence, c'est un travail sérieux. Reportons-nous donc à cette référence, page 45 de  La Querelle de la Fidélité. Que lit-on ? On lit ceci :


 Quelle qualification retenir quand une "citation" est volontairement et profondément modifiée ? Est-ce une pratique courante dans l'Université ? Evidemment, cette modification - euphémisme - n'est pas le résultat d'une étourderie. Il s'agit d'éviter de troubler l'image irénique d'Edmond Michelet, candidat à la béatification : on verrait mal aujourd'hui l'Eglise béatifier un homme politique qui proclamerait qu'Hitler était un nouveau Mahomet.


Sur le procès des généraux Challe et Zeller, voici ce qu'écrit Nicole Lemaître :


 Nicole Lemaître ne retient dans son texte que ce qui va dans le sens d'une minimisation de la responsabilité d'Edmond Michelet dans la demande faite au procureur général Besson de requérir la peine de mort contre les généraux Challe et Zeller. Bien entendu, elle ne cite pas l'ordonnance 60-529 du 4 juin 1960, signée d'Edmond Michelet, ministre de la Justice, rétablissant la peine de mort en matière politique abolie depuis 1848, et dont l'article 99 autorise la réquisition de la peine de mort contre les deux généraux.
On la comprend. La cause d'un candidat à la béatification ayant signé une telle ordonnance et ayant exercé des pressions intenses sur le procureur Besson pour qu'il requière la peine de mort serait (et sera) mal accueillie à la Congrégation pour la cause des Saints, au Vatican. Pourquoi ? Tout simplement parce que Sa Sainteté le Pape François a condamné définitivement la peine capitale dans sa lettre du 20 mars 2015 à Federico Mayor, président de la Commission internationale contre la peine de mort :


(Extrait provenant du site Internet du Saint-Siège)


Examinons dans le détail le texte écrit par Nicole Lemaître.

Il demande la peine de mort dans une lettre du 30 mai 1961
Voici deux passages de la longue lettre signée d'Edmond Michelet et reçue par le procureur général Besson le 30 mai 1961, le deuxième jour du procès, donc la veille du jour où Antonin Besson va prononcer son réquisitoire (à noter qu'en lui annonçant l'envoi de cette lettre, André Holleaux, directeur de cabinet d'Edmond Michelet, lui a précisé qu'elle a reçu l'approbation du Premier ministre et du chef de l'Etat) :




 C'est clair : la peine de mort est explicitement réclamée.


Nous savons aujourd'hui qu'avant d'être envoyée, cette lettre a été travaillée avec Michel Debré et retouchée par le Général (de Gaulle) dans le sens de la sévérité.


La lettre a été travaillée avec Michel Debré. C'est la première fois que ceci est rapporté. Quelles références ? Si effectivement elle a été travaillée avec Michel Debré, cela signifie simplement qu'il y a une contribution de Michel Debré au texte d'Edmond Michelet.

et retouchée par le Général (de Gaulle) dans le sens de la sévérité.
Je pense avoir été le premier et peut-être le seul à avoir vu cette lettre, soumise au chef de l'Etat et retouchée par lui-même, aux Archives Nationales en 2011 et à avoir rapporté le fait.
Voici les trois phrases retouchées avant et après correction par le chef de l'Etat :
… La sédition impliquait à ses yeux (ceux d'André Zeller), en cas de succès, le renversement du Gouvernement (des Institutions) et l’inauguration d’une politique nouvelle, sans doute dans de nombreux domaines…
… Il est clair pour l’un et l’autre que le châtiment suprême semblerait devoir être normalement (doit normalement être) réclamé…
…Je voudrais vous rendre attentif, Monsieur le Procureur général, à la nécessité pour vous de réclamer des peines sévères (les peines les plus sévères)…

Le reste de la lettre n'a pas été retouché et contient en particulier les phrases y figurant auparavant :
 - Le code est formel, il prévoit la peine de mort, on n'aperçoit pas quelles circonstances atténuantes…
-   Si la peine de mort n'est pas réclamée cette fois…

Avec ou sans retouches, c'est bien la peine de mort qu'Edmond Michelet demande à Antonin Besson de requérir.
Quelles que soient les contributions respectives d'Edmond Michelet, de Michel Debré, de Charles de Gaulle ou de membres du Secrétariat à la Présidence de la République, la lettre est signée Michelet et en la signant, il en assume la responsabilité.

Pour qui aurait des doutes sur la position d'Edmond Michelet, il suffit de consulter l'étude faite par Jean-Michel Valade, intitulée "Du putsch des généraux d'Alger, en avril 1961, à la prison de Tulle" et publiée dans le n°28 de la revue Archives en Limousin :






Le Garde des Sceaux évoque donc "le détestable réquisitoire du procureur général (détention criminelle à perpétuité, NdR) et le scandaleux verdict du Haut Tribunal militaire (quinze années, NdR)


Mais sa  dernière phrase laisse en fait le choix ouvert au procureur

La dernière phrase de la lettre est celle-ci :


 Nicole Lemaître en tire la conclusion que le choix est laissé ouvert au procureur. Le choix est toujours laissé ouvert au procureur :"La plume est serve mais la parole est libre". La conclusion de la lettre est - c'est l'interprétation la plus logique - une ultime tentative d'Edmond Michelet de convaincre Antonin Besson de requérir la peine de mort, car ce dernier a, dès les premiers entretiens avec les ministres, fait savoir qu'il ne la requerrait pas à l'encontre des généraux Challe et Zeller.

Besson subit les pressions de Frey (Intérieur), Messmer (Armées) et Michelet (Justice)

Voici comment Antonin Besson les rapporte :





 Une pression de la part d'Edmond Michelet qui consiste à continuer la désintégration de la personnalité d'Antonin Besson…


Mais en le raccompagnant, Michelet lui dit qu'il est de cœur avec lui27
27 Jean-Raymond Tournoux, Jamais dit, Paris, Plon, pp. 258-262

Allons voir l'ouvrage indiqué en référence (en fait à la page 263). Voici l'extrait correspondant :



Antonin Besson se pose la question des sentiments réels d'Edmond Michelet; quel Michelet croire ? Celui qui vous dit qu'il est de cœur avec vous ou celui qui envoie une lettre quasi-comminatoire demandant que la peine de mort soit requise ? Nicole Lemaître a tranché : Michelet est de cœur avec Antonin Besson. Sur quelle base peut-elle affirmer ceci ? Antonin Besson lui-même ne comprend pas l'attitude du Garde des Sceaux et semble pencher pour un double langage de la part de celui-ci.
L'explication de la position de Nicole Lemaître est, semble-t-il, la même : un Michelet demandant la peine de mort ne fait pas un bon candidat à la béatification… 


Quelle conclusion tirer de l'analyse de ce texte de Nicole Lemaître ?
1) Elle a délibérément modifié le texte d'une citation d'Edmond Michelet.
2) Elle a systématiquement tenté de minimiser la responsabilité d'Edmond Michelet dans la demande qu'il a faite au procureur général Besson de requérir la peine de mort pour les généraux Challe et Zeller, ceci en omettant de citer des faits antérieurs (rétablissement de la peine de mort en matière politique), en omettant d'expliciter les pressions exercées sur le procureur Besson (entreprise de désintégration de sa personnalité) et en sélectionnant dans les mémoires de ce dernier uniquement l'extrait qui va dans le sens d'une dilution de la responsabilité de Michelet (Michelet lui dit qu'il est de cœur avec lui). Le travail de Jean Valade, fondé sur les archives du Centre d'Etudes Edmond Michelet de Brive qu'elle connait parfaitement :  connais pas.


Il est vraiment désolant qu'un ancien professeur des Universités se laisse aller à ce genre d'écart. Cette façon de travailler jette un doute sérieux sur l'impartialité et la rigueur ayant présidé à la constitution du dossier historique attaché à la cause de béatification d'Edmond Michelet.

mercredi 15 avril 2015

Edmond Michelet et l'Eglise. Etudes réunies par Nicole Lemaitre

Edmond Michelet et l'Eglise
Sous ce titre s'est tenu les 28, 29 et 30 septembre 2012 à Aubazine, en Corrèze, un colloque organisé par la commission historique nommée par Mgr Charrier dans le cadre de la cause Edmond Michelet, commission composée d'Yves-Marie Hilaire, de Jean-Marie Mayeur, de Philippe Boutry, d'Hélène Say,  Nicole Lemaitre, de Nicolas Risso et de Jean-Marc Ticchi.  Depuis cette date, Jean-Marie Mayeur et Yves-Marie Hilaire sont décédés.
Nicole Lemaitre a publié en janvier 2015, aux Editions "Artois Presse Université", un ouvrage reprenant le titre du colloque et sous-titré "Etudes réunies par Nicole Lemaitre". En quatrième de couverture, il est noté : "Actes du colloque d'Aubazine".
Dans le présent blog, figure à la date du 21 octobre 2012 une recension de ce colloque, fondée sur les notes prises sur place lors des différents exposés. La publication de l'ouvrage de Nicole Lemaitre autorise à revenir sur ce colloque dans la mesure où certains des textes réunis vont largement au-delà des exposés oraux d'alors.

C'est en particulier le cas du texte rédigé par Jacques Prévotat "Edmond Michelet et les évêques", de loin le plus intéressant de l’ensemble car écrit par un vrai historien. Alors qu'au colloque, la question de l'article virulent de Michelet, publié en mars 1969 dans l'hebdomadaire Carrefour et dénonçant "la marxisation des évêques de France", n'avait été abordée - en surface - que grâce à la question d'un auditeur – votre serviteur, le texte de Jacques Prévotat développe ce point et note que l'adresse aux évêques a suscité dans l'épiscopat, sauf une exception, irritation (Cardinal Lefebvre, président de la conférence épiscopale française) et désapprobation (Mgrs Riobé, Barthe, Marty, Maurice, Streiff). (voir le texte de l'article in fine).
A noter également dans ce texte, la citation d'un extrait de la prière dite par Edmond Michelet à Notre-Dame lors de la veillée de prières pour la paix en Algérie du 18 décembre 1960, veillée à laquelle François Mauriac et Georges Bidault ont également participé : « Sous ces voûtes de pierre qui virent s'élever, au printemps de notre patrie, les yeux du roi Louis (IX), votre confesseur, monarque pacifique qui sut, dans la justice, mettre un terme à une guerre fratricide, nous vous prions, Seigneur, pour que la France reste fidèle à sa vocation séculaire, nous qui croyons aussi "que vous l'avez créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires". » La dernière partie de cet extrait reprend, mot pour mot, l’expression utilisée par Charles de Gaulle au tout début de ses « Mémoires de Guerre ». Jacques Prévotat note : « Sa prière associe foi ardente, vocation chrétienne de la France, profession de foi patriotique gaullienne ».  Dit d’une autre manière, Edmond Michelet confond son gaullisme et sa foi chrétienne et tend aussi à confondre De Gaulle et Saint Louis, dans la mesure où il assimile la politique du général de Gaulle vis-à-vis des chefs du F.L.N. à la politique de Saint Louis vis-à-vis du roi d’Angleterre. Il le dira explicitement le 5 janvier 1961 dans un discours à Poissy : « Je conseille ici, à certains scrupuleux, de se rapporter au geste audacieux et hautement politique par lequel Louis IX sut, en son temps, finir une guerre que son armée avait gagnée sur le terrain. Saint Louis, dont le rayonnement fut l’orgueil de notre patrie, signa un accord comparable à bien des égards à celui qui suivra bientôt, il faut l’espérer, la fin des hostilités en Algérie ». Il oublie – simple détail – que De Gaulle a en face de lui le F.L.N. tandis que Saint Louis a en face de lui Henri III Plantagenêt, son beau-frère (ils avaient épousé deux sœurs, respectivement Marguerite et Eléonore de Provence).
Comment peut-on proposer des analogies aussi aberrantes et faire des analyses aussi erronées ? Seraient-elles purement intellectuelles qu’elles ne porteraient pas à conséquence. Mais il s’agit d’un responsable politique, détenteur d’un ministère ultra-sensible, celui de la Justice. Edmond Michelet est dans une situation d’allégeance volontaire au chef de l’Etat qui lui fait échafauder des raisonnements et des analogies totalement artificiels dans le but de justifier la politique de celui-ci, dont on connaît les résultats sanglants en Algérie.

Autre point intéressant, non abordé lors du colloque, la position d’Edmond Michelet vis-à-vis de l’Encyclique « Humanae Vitae ». Il apprécie la « Note pastorale » des évêques de France du 8 novembre 1968 adhérant – contrairement à nombres d’épiscopats européens – à  l’Encyclique Humanae Vitae, la jugeant « équilibrée, pondérée, humaine, respectueuse du "mystère" de l’amour ».
Que n’a-t-il protesté publiquement ou démissionné lorsque, le 7 juin 1967, le conseil des ministres dont il faisait partie a approuvé la proposition de loi de Lucien Neuwirth sur la « prophylaxie anticonceptionnelle » ? Cette loi est votée le 19 décembre 1967 et promulguée le 29 décembre. Elle est contraire à l’enseignement permanent de l’Eglise sur la contraception artificielle, enseignement repris et développé précisément dans l’Encyclique Humanae Vitae.  Les contradictions entre paroles et actes d’Edmond Michelet trouvent, là encore, leur origine dans son allégeance complète au chef de l’Etat.

Que dire des autres textes ?
Celui de Pascal Bousseyroux et Nicole Lemaitre, intitulé « Les prêtres en contact avec Michelet », est purement descriptif. Il se caractérise par une succession de noms de prêtres en relation avec Edmond Michelet, depuis les prêtres d’avant la première guerre jusqu’à ceux de la fin de sa vie. Quelques figures s’en dégagent : l’abbé Alvitre, curé de Saint Sernin de Brive ; l’abbé Sigala, résistant en Dordogne et déporté comme Michelet à Dachau; l’abbé Franz Stock, aumônier de la prison de Fresnes, bien sûr ; l’abbé Francis Delissalde, un prêtre pas banal qui, entre autres, a été aumônier de la Marine en Indochine.
Un détail qui n’en est pas un : Il est écrit, à propos de Dachau : « Sur 7000 "sorciers du ciel", issus de 28 nations et enfermés dans le block 26, 5000 vont disparaître ». Un ouvrage récent, "La Baraque des Prêtres, Dachau 1938-1945", de mon fils Guillaume Zeller, publié en janvier 2015 chez Tallandier, fait état de 2720 prêtres, religieux et séminaristes détenus dans les blocks 28 et 30 auxquels s’ajoute en 1941 le block 26. Sur ce total, 1034 y ont laissé la vie.
Les nombres cités par Pascal Bousseyroux et Nicole Lemaitre correspondent sensiblement à l’ensemble des prêtres déportés dans la totalité des camps de concentration ouverts par le régime national-socialiste ; il est regrettable de rencontrer une telle inexactitude dans une communication élaborée par deux universitaires.

Hélène Say aborde le sujet « Les conseillers d’Edmond Michelet » en commençant par : « Il n’y a pas de rupture entre Michelet homme politique, Michelet chrétien engagé et catholique pratiquant. »  On en cherche la démonstration. Peut-être cette non rupture existe-t-elle jusqu’en 1945 ? Ce qui frappe dans la vie publique d’Edmond Michelet après 1945, période très peu analysée par Hélène Say, c’est justement le fossé qui sépare ses déclarations, ses professions de foi affichées et ses prières en public de ses actes dans le cadre de ses responsabilités ministérielles, en particulier au ministère de la Justice.
Une page entière est consacrée aux relations avec Paul Touvier. Seulement Hélène Say ne mentionne pas un fait important : l’entretien accordé par Edmond Michelet à Touvier le 19 mai 1970 en son domicile de Brive. Tout ce qui pourrait écorner l’image d’Edmond Michelet est soigneusement gommé.
Hélène Say considère que Michelet, dans son action politique, s’est élevé au rang de « témoin du Christ ». Et elle conclut : « Ainsi …… devient-il pour son entourage religieux un modèle du chrétien en politique, et pour la hiérarchie catholique une sorte de héros. »
On est complètement dans les nuages ! Tout cela n’est que tourbillon de paroles. Aucune analyse des actes, en particulier en tant que ministre de la Justice.   

Nicolas Risso, curé d’Objat en Corrèze, s’intéresse aux « sources de la spiritualité d’Edmond Michelet ». On reconnaît immédiatement un texte de Nicolas Risso à la façon qu’il a de rendre naturellement inintelligible ce qui est simple ; exemple : « Les traces d’une spiritualité se trouvent bien dans la contingence historique, dans l’œuvre du temps, et ces traces sont l’écho de l’intime relation qui lie le croyant et son Dieu. » Que veut-il dire ? Est-ce simple ou est-ce si subtil que c’en est incompréhensible pour 99% du lectorat ?
« Michelet découvre avec son père une certaine forme d’approche de la réalité qui le rattachera plus tard à une vision sapientielle de celle-ci. »
A propos de la spiritualité conjugale d’Edmond Michelet et de son épouse : « Leur vie conjugale est irriguée par la prière – jusqu’ici tout va bien. Cette prière n’est pas une simple sublimation d’une absence mais bien l’ouverture au désir dès les premières absences, c’est-à-dire dès le départ en Allemagne, le 28 mars 1921, jusqu’à la mort de Michelet en 1970, autrement dit quarante –neuf ans de désir au creux d’une présence marquée par l’absence. » Qu’est-ce que ce charabia ?  Et pour finir : « Nous avons là un homme ordinaire dont l’ambition finalement est tout simplement d’être un homme, un homme qui habite son existence. »
N’a-t-on pas affaire à un pédant faisant étalage intempestif d’un savoir mal assimilé ? Autrement dit, un cuistre ?

Pascal Bousseyroux traite le thème : « Edmond Michelet et la formation de chrétiens conscients ».
On y apprend incidemment qu’Edmond Michelet a continué à cotiser à l’Action Française jusqu’en 1928 alors que la condamnation de celle-ci par le pape Pie XI date de décembre 1926 et que les adhérents de l’Action Française sont interdits de sacrements à partir du 8 mars 1927.
Il serait intéressant de savoir quelle a été l’attitude d’Edmond Michelet après cette date. Ayant réglé sa cotisation de 1927 et de 1928 à L’Action Française, il en était adhérent. S’est-il approché des sacrements durant cette période, ce qui l’aurait mis en infraction avec l’interdiction édictée en mars 1927 ? Ou bien, en tant que membre de L’Action Francaise, s’en est-il abstenu et jusqu’à quelle date ?

Pascal Bousseyroux intitule un chapitre : « L’homme politique, sentinelle des valeurs chrétiennes ». A la lecture de ce chapitre, on comprend que Michelet a beaucoup parlé des valeurs chrétiennes mais que tout cela reste verbal. Et ses « valeurs chrétiennes » se confondent avec son gaullisme sans qu’on sache très bien ce qui l’emporte.

Un point à noter à propos de la loi Neuwirth autorisant la production et la commercialisation de pilules anticonceptionnelles. On sait que, lors du tour de table au conseil des ministres du 7 juin 1967, Edmond Michelet avait fait part de son opposition à la proposition de loi de Neuwirth, dont, en fin de séance, le chef de l’Etat avait dit qu’il l’approuvait et qu’il fallait la faire voter par le Parlement. Peu après cette réunion du conseil, Michelet reçoit une lettre de Charles Reverdy, président de la confédération nationale des associations familiales catholiques, qui lui fait part de ses extrêmes réserves vis-à-vis de cette proposition de loi. Dans sa réponse datée du 15 juin 1967, Edmond Michelet écrit : « Personnellement je partage les sentiments sur les problèmes que vous soulevez. Vous n’ignorez cependant pas qu’une très large majorité de catholiques a fait une confiance totale à l’homme politique qui a lancé l’idée de la proposition de loi en question. »
Quelle interprétation donner à ces lignes ? L’homme politique est Lucien Neuwirth. Comment Edmond Michelet peut-il affirmer « qu’une très large majorité de catholiques a fait une confiance totale à l’homme politique qui a lancé l’idée de la proposition de loi en question » ? Et surtout, alors que le Magistère de l’Eglise est très clair dans son opposition aux méthodes artificielles de contraception, Edmond Michelet – qui se proclamera fidèle au pape Paul VI dans une lettre cosignée avec François Mauriac, Etienne Gilson et treize autres personnalités et publiée dans Le Monde du 18 décembre 1968 – se réfugie derrière une prétendue acceptation par les catholiques de la loi ouvrant la voie à la commercialisation de la pilule, pour ne rien faire, ne pas faire part ouvertement de son opposition à cette loi et ne pas démissionner du gouvernement qui a donné son accord au vote de cette loi. 

Intéressant également, le passage sur Edmond Michelet et l’Islam : On y apprend qu’Edmond Michelet participe au comité d’entente France-Islam depuis 1947. Il y côtoie Louis Massignon. En juillet 1959, ministre des anciens combattants, il participe à la cérémonie en l’honneur des sept saints dormants d’Ephèse, cérémonie associant des musulmans qui lisent la sourate coranique sur la légende de ces sept saints. Quelques mois plus tard, lors d’un hommage à Charles de Foucauld, il salue chaleureusement la présence de Hamza Al-Sid Boubakeur, député des Oasis (et non député d’Alger comme indiqué inexactement dans le texte).
Comment aurait réagi ses amis du comité d’entente France-Islam et les musulmans qu’il a côtoyés à cette phrase d’Edmond Michelet rappelant son état d’esprit de 1939 à propos du national-socialisme et de Hitler : « Je me refusais à l’instauration d’une civilisation, disons aujourd’hui, pire que l’Islam ; nous étions en présence d’un nouveau Mahomet » ?
Encore un exemple du double langage d’Edmond Michelet.


Pour finir, Jean-Dominique Durand et Nicole Lemaître traitent du sujet : « Edmond Michelet et l’œcuménisme », un thème pour ainsi dire non traité jusqu’alors. En 1962, Edmond Michelet devient président de l’I.C.L. (International Christian Leadership), organisme rassemblant catholiques et protestants qu’il avait découvert aux Etats-Unis en 1954. La branche française en sera le Mouvement International de Responsables Chrétiens (M.I.R.C.) qui accueillera également des orthodoxes. Le M.I.R.C. aurait contribué au rapprochement de la France et de l’Allemagne, à la compréhension entre pays du Benelux, à des rencontres fécondes entre la France et l’Angleterre.
Dans le cadre de l’I.C.L., une conférence mondiale est organisée à Noordwijk sur le thème « Vivre en conflit ». Les auteurs de l’article y introduisent artificiellement quelques lignes, d’ailleurs peu claires, sur l’attitude d’Edmond Michelet à la fin du conflit algérien : « Nous reviendrons dans un autre contexte sur le rôle d’E. Michelet dans les négociations en Algérie, parce qu’il joue d’abord son rôle d’homme d’Etat, spécialement dans l’association France-Algérie qui lui tient particulièrement à cœur ; mais c’est justement à cette occasion qu’apparaît le mieux cette fonction qui consiste à « désarmer la haine », qu’il avait à l’évidence apprise de l’expérience concentrationnaire et qui l’a amené, plusieurs mois avant l’indépendance, à nouer des contacts avec les dignitaires algériens. »
Une remarque sur les "dignitaires algériens" : qualifier de dignitaires les chefs du F.L.N. dont Edmond Michelet écrivait en juin 1957 « ils masquent une frénésie raciste analogue à celle que Hitler voulait imposer au monde, en utilisant des moyens identiques aux siens » est difficilement compréhensible. De quelle dignité s’agit-il ?
Comment, selon Nicole Lemaitre et/ou Jean-Dominique Durand, l’expérience concentrationnaire a-t-elle pu  amener Michelet à nouer des contacts avec des gens qu’il compare aux nazis ? Qui peut comprendre cela ?







Michelet  - Carrefour Mars 1969
Un appel d'Edmond Michelet aux Evêques français

Ainsi donc, Messeigneurs - pardon, Pères, puisque c'est ainsi que vous entendez être interpellés en attendant le jour proche où il faudra sans doute vous donner du Camarade - ainsi donc vous venez nous informer de votre dernière découverte.
« L'unité des chrétiens est mise à rude épreuve », selon vous, parce que d'une part l'annonce de l'Evangile aux travailleurs est pour l'Eglise de France un impératif urgent et que, d'autre part, « les communautés chrétiennes souffrent d'être remises en cause de manière quelquefois brutale par les chrétiens les plus représentatifs du monde ouvrier ou par des prêtres en communion avec eux ».
Il faut en convenir, mes Pères, notre unité est effectivement mise à rude épreuve.
C'en est une, par exemple, pour le laïc indigne qui formule ces réflexions que de découvrir qu'en mai 1968 « ce qui avait été pendant quelques jours la grande espérance du monde ouvrier… s'est brusquement transformé en une douloureuse déception ».
Et pourquoi donc, grands dieux ? Mais tout bonnement, s'il fallait vous en croire, parce que l’affreux Théodose qui chez nous exerce scandaleusement les fonctions de chef d’Etat sous le nom de Charles de Gaulle a prononcé le 30 mai un discours qui a ruiné cette espérance du monde ouvrier de voir «  le changement profond de sa situation ». Et voilà pourquoi, concluez-vous, nous « ressentons aujourd’hui, mais sous une forme accrue, le mécontentement d’avant mai 1968 ».
Et vous ajoutez gravement : « Il y a des signes qui semblent indiquer qu’une nouvelle crise serait plus violente ».
Ah ! mes Pères, ne me tenez pas rigueur de vous parler avec la franchise d’un fils qui se fait une si haute idée de la notion d’autorité qu’une image se présente à lui devant votre déconcertante attitude : celle du manteau de Noé qui lui avait déjà servi, naguère, pour se mettre en paix avec sa conscience.
C’était, faut-il vous le rappeler ?, lorsque, à la quasi-unanimité de certains d’entre vous ou de vos prédécesseurs immédiats, vous vouliez nous convaincre qu’en présence du totalitarisme nazi, il fallait nous résigner à la collaboration.
Ne vous est-il jamais venu à l’esprit que les premières manifestations de désobéissance chez certains de vos jeunes prêtres et de vos laïcs sont venues alors de leur refus de vous suivre dans une prise de position dont ils discernaient, dès ce moment, les redoutables conséquences ?
Ces conséquences, nous y voici.
Au scandale dénoncé par le grand Pie X, celui d’une église du XIXe siècle passant sans s’arrêter, comme le lévite de l’Evangile, devant les victimes d’un capitalisme alors monstrueusement inhumain, est en train de s’ajouter, si nous n’y prenons garde, en cette fin de notre XXe siècle, un autre scandale, , celui que serait, par complexe de culpabilité, le ralliement implicite aux thèses d’un autre totalitarisme qui prétend, comme l’autre, répondre par la violence et par la haine au problème posé par ce qu’il appelle la lutte des classes.
Ainsi donc, mes pères, dîtes-nous le carrément : vieille lune que la doctrine sociale de l’Eglise, comme ne le cessent de le proclamer vos « chrétiens les  plus représentatifs du monde ouvrier » ?
Pêcheurs de lunes, par conséquent, tous ces pontifes qui de Léon XIII à Paul VI, tout comme de Gaulle, proposent la participation pour répondre à la légitime attente des travailleurs ?
Vieille lune, pour tout dire, quiconque se refuse à considérer Marx ou Freud comme de nouveaux docteurs de l’Eglise.
Et pour finir, vieille lune sans aucun doute, ayant le plus urgent besoin d’être démythifié, le refoulé qui, en ce dimanche de Laetare, se prend à espérer encore, à espérer toujours, comme jadis pendant votre terrifiant silence dans son camp de concentration.
Ah ! Oui ! Mes Pères, rude, rude épreuve…